Nouveau Grand jeu en mer Rouge (II)

Dr.  Marc Lavergne, Directeur de recherche CNRS, Moyen-Orient/Corne de l’Afrique, EMAM/Laboratoire CITERES, Université de Tours/France.

“La mer Rouge peut-elle s’embraser,?”  Diplomatie, juillet 2018 5


.

La mer Rouge retrouve depuis quelque tem une visibilité à la fois par les menaces qu’elle semble receler, tout comme par des potentialités nouvelles. L’attention jusqu’ici polarisée vers le Golfe Persique ou le Moyen-Orient menacés de déstabilisation, intègre désormais cette interface entre l’Asie et le continent africain, qui est également un axe majeur et vulnérable du commerce maritime international. Les raisons de l’intérêt nouveau porté à la mer Rouge tiennent ainsi à plusieurs facteurs qui se sont manifestés à l’occasion d’événements récents :  la vague de piraterie en provenance des côtes somaliennes à la fin des années 90 – début des années 2000, le déclenchement de la guerre du Yémen en 2015, et le nouveau Scramble for Africa  depuis le début du XXIè siècle, déclenché par des puissances en quête de ressources agricoles ou minérales, voire de main d’œuvre bon marché.

Cet intérêt, auquel la proximité des plus importants gisements de pétrole et de gaz de la planète n’est pas indifférent, procède pour beaucoup d’une inquiétude, due à l’existence ou l’apparition de sources de tension et de crise à différentes échelles : un enchevêtrement d’intérêts et de stratégies qui s’inscrivent dans des jeux d’acteurs et des temporalités complexes. On peut ainsi mentionner :

  • des tensions internes aux États, qui mettent en cause la gouvernance ou même l’existence de ceux-ci : Yémen, Somalie, Éthiopie, Égypte.  L’existence de ces vieilles nations n’implique pas que les États constitués dans des frontières reconnues internationalement soient acceptés par toutes leurs composantes internes, ce qui provoque des conflits récurrents. S’ils ne sont pas traités au fond, ils parviennent à changer la situation de facto et à créer de nouvelles configurations para-étatiques.
  • Des tensions bilatérales, entre États voisins; d’intensité variable, entre acuité soudaine et calme apparent, mais qui traduisent  un malaise ou une stabilité sous-jacents : entre l’Égypte et le Soudan,  l’Iran et l’Arabie Saoudite, l’Éthiopie et l’Érythrée, sans oublier, en périphérie, entre Israël et la Palestine.
  • Enfin, la mer Rouge peut aussi devenir la caisse de résonance ou le champ d’affrontement de puissances globales : aux anciennes rivalités entre puissances coloniales succède aujourd’hui une compétition ente acteurs majeurs, qui dans le cadre de la mondialisation, rivalisent pour le contrôle des ressources : schématiquement entre l’Orient et l’Occident mais aussi entre l’Inde et la Chine.

Ces tensions et ces rivalités se cristallisent sur certains points d’importance stratégique qui revêtent une certaine permanence, ou qui peuvent prendre une sensibilité temporaire. Les deux extrémités sont particulièrement vulnérables : au nord, le canal de Suez et le golfe d’Aqaba, au sud le détroit de Bab el Mandeb, et les deux havres d’Aden et de Djibouti.

D’autres régions comme le Yémen peuvent basculer dans une guerre ouverte et dévastatrice, sous l’effet de l’intervention de forces extérieures poursuivant des objectifs qui dépassent l’échelle locale, mais qui prennent en compte la dimension stratégique de ce pays.

Le corridor de la mer Rouge est donc l’objet de tentatives de contrôle par des États alliant complémentarités et concurrences, des objectifs de court terme et des stratégies à plus long terme. Ces Etats sont un nombre restreint d’acteurs qui déploient des ambitions régionales et qui ont fait du contrôle de cette artère un objectif vital, structurant l’ensemble de leur vision de l’avenir ; ce sont l’Arabe Saoudite d’une part, les Émirats Arabes Unis de l’autre. Ces deux pays sont alliés dans la guerre menée au Yémen depuis 2015, l’objectif immédiat étant d’écarter une puissance concurrente, l’Iran.

Cette alliance qui entraîne à des degrés divers la plupart des États de la région a pour objectif le leadership régional, et la reconnaissance d’une prééminence régionale par les acteurs globaux, source de protection, de sécurité et de stabilité, mais aussi d’avantages matériels.

Mais elle fait également naître des comportements de concurrence, ou de compétition qui augmentent les enjeux et rendent précaire la suprématie revendiquée par ces deux puissances régionales. Sur la rive africaine, l’Éthiopie prend une importance inattendue, et déploie progressivement une politique d’expansion économique, en liaison avec la Chine. Puissance enclavée, elle affirme désormais son intention de devenir puissance maritime, pour défendre ses accès en se projetant au loin.

L’Iran, animé d’une volonté d’expansion idéologique, mais aussi stratégique, en direction du monde musulman, se dote aussi d’une capacité d’intervention loin de ses côtes, pour défendre ses intérêts ou menacer ceux de ses rivaux/ ennemis.  Cette stratégie se déploie à partir du nouveau port en eau profonde de Chah Bahar, sur le golfe d’Oman, en liaison avec l’Inde.  La clé de la puissance est là comme pour l’Éthiopie, les EAU et l’Arabie Saoudite, l’accès aux eaux libres et à des ports en eau profonde.

Ces acteurs qui affirment leurs ambitions dans un monde où les cartes sont rebattues, prennent la place laissée par les puissances coloniales et les superpuissances de la Guerre froide. L’affrontement autour des ressources en hydrocarbures de la péninsule arabique fait place à des enjeux plus diversifiés et plus interconnectés : puissance financière et militaire des États certes, mais aussi rôle grandissant d’acteurs non-étatiques. Ceux-ci peuvent agir indépendamment des États, ou les mobiliser à leur service: géants du pétrole, de l’armement, entreprises industrielles et commerciales, compagnies de transport maritimes, de gestion portuaire, fonds souverains ou fonds de pension, sans oublier les puissances supranationales que sont les institutions européennes,  la banque Mondiale, le FMI , etc. Les États sont devenus les promoteurs ou les serviteurs de ces entreprises multinationales, extérieures, mais aussi parfois intérieures à la région.

 Des ex-puissances coloniales, ne reste que la France, avec une présence militaire et culturelle, qui masque mal la perte de ses relais locaux, qui se tournent vers d’autres soutiens.  Les secondes, les États-Unis et la Russie, traversent une phase attentiste, tandis que de nouvelles puissances souhaitent s’y affirmer avec des moyens à la mesure de leurs ambitions : la Chine et à un moindre degré l’Inde.

Ce rapport s’inscrit en complément de l’étude réalisée par Louis Blin sur le rôle de l’Arabie Saoudite, pays disposant de la plus longue façade sur la mer Rouge, et qui semble redécouvrir la valeur de cette position, dans un contexte de repositionnement géographique, mais aussi du passage souhaité d’une économie de rente à un rôle d ‘acteur de premier plan dans une activité productive d’avenir, autour des nouvelles technologies.

Cette étude complémentaire vise à éclairer les objectifs et les moyens dont disposent les acteurs de ces recompositions à différentes échelles, à un stade où la recomposition des forces en présence, et en particulier des États, n’est pas encore achevée, et peut-être même à peine entamée.

L’Arabie Saoudite, acteur majeur

L’Organisation de la mer Rouge et du golfe d’Aden

La création sous la houlette saoudienne d’une «Organisation de la mer Rouge et du golfe d’Aden», qui compte dans ses rangs l’Arabie Saoudite, l’Égypte, Djibouti, la Jordanie, le Yémen, la Somalie et le Soudan, le 12 décembre 2018,  apparaît comme la volonté d’imposer la suprématie du géant de la mer Rouge, sur ce nouvel espace géopolitique.

Le prétexte en est la protection de la navigation et la défense contre toute intrusion extérieure ; mais derrière cette initiative inattendue, se posent plusieurs questions : s’agit-il d’une manœuvre de compensation face à l’éclatement du CCEG, à l’obstacle représenté dans le Golfe par l’ostracisme à l’égard du Qatar et la menace que représentent l’Iran – et maintenant l’Irak sous influence iranienne, le retrait du Koweït et de l’Oman qui expriment clairement le refus de la tutelle de Riyad ? ou bien d’une façon plus positive, de la quête d’un nouvel élan pour l’Arabie Saoudite, à travers une modernisation accélérée par le haut, de sa société et son modèle économique ?

S’agit-il enfin, pour pallier la déconvenue et les conséquences à craindre de l’enlisement au Yémen, malgré l’appel à la rescousse de 34 pays plus ou moins volontaires et enthousiastes, de renforcer l’influence de la monarchie saoudienne sur son environnement régional ?

Sans doute tous ces éléments y ont-ils leur part. Il faut y ajouter la volonté de réorganiser les polarités au sein du royaume, et la nécessité pour le prince héritier MBS d’affirmer sa marque, sa capacité à gérer l’héritage de la génération précédente et de faire franchir au royaume le cap de l’après-pétrole, en anticipant le désengagement du protecteur américain, devenu un producteur concurrent et à la fiabilité vacillante.

La conjonction de l’arrivée aux commandes d’une nouvelle génération, qui partage les mêmes vues et les mêmes ambitions, souvent en rupture avec ses prédécesseurs, est-elle seulement un fait biologique, ou la marque d’influences conjuguées, qui déterminent aujourd’hui dans une large mesure les choix stratégiques des États ? La question mérite d’être posée, si l’on considère les affinités de vue entre MBS et MBZ, son homologue des Émirats, voire même d’Abyi Ahmed Ali, le nouveau premier ministre éthiopien. Des stratégies sont certainement à l’œuvre, à travers des instruments financiers comme les fonds souverains, ou les agences de Bruxelles, qui reposent sur des analyses à plus ou moins long terme, mais dont les logiques mériteraient d’être prises en compte pour produire une vue d’ensemble des évolutions régionales. Mais si des think tanks, des cabinets de consultants plus ou moins officiels, des stratèges des entreprises multinationales sont aujourd’hui peut-être les principaux concepteurs de l’avenir de région,  aux côtés des diplomaties, les paramètres qu’ils prennent en compte ne garantit pas la réalisation de leurs « visions ».

En effet, de nombreux groupes d’acteurs au niveau local et régional viennent interférer avec ces logiques globales : les paysans ou les nomades dépossédés peuvent aisément être mobilisés pour des entreprises de rébellion, de résistance ou de terrorisme. L’articulation entre les différentes sphères existe et rend encore plus complexe l’analyse des phénomènes. La séquence de piraterie au large des côtes somalies est un exemple de ces conjonctions entre des acteurs locaux, novices en piraterie au grand large, et même en pratique de la mer,  et leurs donneurs d’ordre, intégrés dans les réseaux de la criminalité financière à l’échelle mondiale.

Aux niveaux régionaux, ces stratégies globales déployées par les dirigeants porteurs du « Nouveau Monde »  et de la « Nouvelle Économie » peuvent se heurter à des logiques héritées, telles que les appartenances régionales, porteuses d’ambitions ou de frustrations en quête de revanche ; les logiques de la bourgeoisie du Hedjaz, endormies par la rente pétrolière, pourraient se réveiller à l’encontre des fondateurs de l’Arabie Saoudite, porteurs d’une culture bédouine sous-jacente dans leur représentation du monde. De même, en Éthiopie, de la rivalité entre Tigréens, Oromo et Amhara, les premiers dépossédés de leur monopole du pouvoir politique et économique après trois décennies de règne sans partage, et cherchant éventuellement un destin séparé.

Au niveau local, la croissance économique, l’urbanisation accélérée et l’ouverture sur le monde grâce aux nouvelles technologies d’une part, d’autre part la dépossession des terres, la dégradation de l’environnement et des conditions de vie agropastorale traditionnelles, la rupture des anciens circuits et polarités du fait des frontières, des anciennes formes de régulation des conflits, avec la diffusion d’armes modernes beaucoup plus meurtrières et interdisant réconciliations et compensations,  créent une instabilité structurelle dans de nombreux États faibles, ou fournissent milices, mercenaires et prédateurs aux allégeances variables, entretenant une atmosphère générale d’instabilité et de désarroi et une prolifération d’acteurs autonomes et incontrôlables, des Somalies au Hadramaout.


https://www.jeuneafrique.com/712443/politique/arabie-saoudite-sans-lethiopie-et-lerythree-une-alliance-de-la-mer-rouge-ne-tient-pas-la-route/

Un instrument aux mains de l’Arabie saoudite Une réponse est apportée par le choix des pays invités à s’y joindre, qui révèle deux exclusions significatives, et par le choix du siège : exclusion de deux acteurs majeurs, qui bien que non-riverains, expriment un intérêt stratégique  pour cet espace : l’Éthiopie d’un côté, les Émirats arabes Unis de l’autre, tandis que le choix imposé de Djeddah comme siège de l’Organisation a pu provoquer déception et frustration au Caire. L’Érythrée, qui avait refusé de se joindre à l’Organisation au prétexte de solidarité avec l’Éthiopie, a finalement franchi le pas, comme en témoigne sa participation au sommet réuni les 21 et 22 avril 2019 à Riyad. L’argument financier a finalement prévalu, et la farouche Érythrée ne peut pas se permettre de se mettre à dos l’Arabie Saoudite[. Par ailleurs, l’Érythrée est peut-être soulagée de ne pas se retrouver enfermée dans un face-à-face avec l’Éthiopie : la réconciliation et la signature du traité de paix entre les deux pays ouvrent le risque, mortel pour le régime d’Asmara, de voir la population s’émanciper de sa férule. Le complexe obsidional  hérité de la guerre de libération est entretenu par le régime pour justifier l’état d ‘exception qui perdure et interdit toute opposition.

Cette position saoudienne manifeste plus une crispation peut-être due à la conscience de sa fragilité et à sa volonté d’imposer sa prééminence en écartant toute concurrence. Ni l’Éthiopie ni les Émirats  ne semblent s’en émouvoir. L’Éthiopie affirme au contraire son intention de se doter d’une marine marchande, mais aussi militaire, avec l’aide de la France (?), avant même de s’être assurée d’un havre pour celle-ci. Le développement de son économie, son ouverture sur des partenaires, justifie sans aucun doute cette ambition. Les Émirats poursuivent quant à eux, de manière impavide, l’avancée de leurs pions du littoral yéménite à celui de la Corne.

La difficulté à dessiner les contours de cette Organisation, en termes de pays participants comme de fonctions à lui confier, est révélatrice du caractère volontariste de l’entreprise, dont on peut se demander en quoi elle va servir les objectifs régionaux de Riyad, si tant est que ceux-ci sont clairement conçus et définis.

 L’Arabie Saoudite est certes le théâtre d’une révolution (plus ou moins) tranquille symbolisée par le rôle éminent  pris par la prince héritier MBS : l’attention portée à la mer Rouge peut être considérée comme un pendant des nouvelles initiatives prises par le prince dans la politique intérieure : son objectif et celui de ses mandants sur la scène internationale est de préparer l’après-pétrole, donc de normaliser l’Arabie à l’intérieur, et de diversifier ses ressources, de manière à pérenniser le système de gouvernance en place, et de lui assurer le maintien d’un soutien extérieur.

 Le basculement de polarité économique et stratégique du Golfe vers la mer Rouge peut être lu comme la traduction dans l’espace de cette révolution ; du Golfe, source de la richesse du royaume, mais aussi source de ses fragilités, car bordé non seulement de communautés chiites considérées comme hérétiques, par les Bédouins du centre du royaume, mais aussi d’États côtiers, créés par la Grande-Bretagne au XIXè siècle à partir de communautés marchandes tournées vers l’extérieur et rétifs à la tutelle de Riyad.

De plus, une considération géostratégique conduit à choisir de s’ouvrir sur le grand large, au détriment du Golfe, à l’accès verrouillé par le détroit d’Ormuz, et bordé par des économies plus concurrentes que complémentaires, et à se tourner vers un axe d’importance mondiale, donnant accès aux flux des économies les plus dynamiques et avancées technologiquement.

Le projet NEOM,« nouvelle frontière » de l’Arabie Saoudite

Ce projet ambitieux  symbolise la volonté de changement portée par le prince héritier MBS. Et au-delà, la vision 2030 est celle d’un univers désincarné et hors de tout lien avec la « vie réelle ». Accent 6;\ls

L’extraterritorialité : un déni d’Arabie ?

 Le projet NEOM symbolise un double rejet : celui de la domination des forces conservatrices et obtuses qui ont fait le socle humain de la dynastie, à partir du Nejd, et celui de la dépendance au pétrole, c’est-à–dire à la région orientale, bordière du golfe Persique et peuplée de Chiites d’extraction paysanne, supposés hostiles à la dynastie et déloyaux à l’égard du pays, car soupçonnés d’avoir une sympathie pour l’ennemi persan.

Il reflète donc dans son choix d’emplacement la volonté de renverser la polarité centripète de la dynastie et de sa parentèle tribale. Abd el Aziz Ibn Séoud, le fondateur du royaume en avait été l’« universelle aragne »[, qui avait poursuivi et réalisé le projet de ses ancêtres en conquérant  les périphéries de la péninsule, à partir du foyer initial de la famille des Al-Saoud, le Nejd.

Au XXè siècle, Riyad est ainsi devenue le cœur d’un pays qui s’évertuait, avec l’aide de (ou malgré) la rente pétrolière, à préserver et même à répandre à l’extérieur une idéologie conservatrice et fermée à toute évolution.

Rien n’indique que le projet NEOM soit l’indice d’un changement de perspective. Conçu par des agences étrangères, loin de toute participation nationale, il a été localisé dans la région la plus écartée du royaume, avec un statut d’extra-territorialité : il ne s’agit donc pas de faire évoluer la société, mais au contraire de la préserver, un peu à l’image de ce que fut Nagasaki pour les étrangers désirant commercer avec le Japon d’avant Meiji ou les concessions étrangères en Chine après la guerre de l’opium].

Par là-même, le projet perd son effet d’entraînement pour se réduire à un simple projet d’investissement, reposant sur l’importation de techniciens, d’ingénieurs du volet « cité de l’intelligence  artificielle » ou de personnel de service du volet touristique, haut lieu de permissivité d’une jet set internationale en quête de nouveauté.

Certes, elle est située sur une mer fréquentée, le long d’un axe de circulation parmi les plus fréquentés au monde, et il y a là une occasion de valoriser cette situation. Même si cet élément est évoqué, on peut cependant s’interroger sur l’attractivité d’un espace isolé, hors de tout environnement humain, sous un climat extrême, pour les scientifiques et les techniciens appelés à peupler et faire fonctionner cette cité.


Une anticipation visionnaire ? L’Arabie « utile » a été concentrée depuis la découverte des hydrocarbures, dans la région orientale, qui borde le golfe Persique.  Cette région demeure la source de la richesse du royaume, mais aussi de sa vulnérabilité : elle  borde une mer fermée, ce qui limite les ambitions saoudiennes de se projeter vers l’extérieur. Les petits émirats qui occupent une partie de la côte et qui sont le fruit de la politique coloniale britannique sont souvent rétifs, voire hostiles, à la tutelle de Riyad, avec sur la rive opposée la république islamique, depuis son avènement en 1979 ennemie jurée de l’Arabie, de son alliance avec l’Occident et de sa tutelle sur les Lieux Saints de l’islam.

L’éloignement du Golfe tient donc à la fois à des raisons sécuritaires, à la volonté de traduire une nouvelle politique par la conquête d’un espace vierge, tout autant, sinon plus,  qu’à l’attrait de la mer Rouge. L’existence des métropoles du Hedjaz, qui auraient pu lui fournir un socle en infrastructures et en personnel, et l’insérer dans une politique intégrée d’aménagement du territoire, est d’ailleurs ignorée.

NEOM a été précédé par la construction d’infrastructures de transport en direction de la mer Rouge, et par la sécurisation du commerce maritime avec la création de la première base militaire saoudienne à Djibouti, dans le cadre de la coalition internationale contre la piraterie. Le bombardement en mai 2019 de l’oléoduc traversant l’Arabie d’est en ouest a montré que l’objectif de sa construction était fondé, puisqu’il visait à affranchir l’Arabie Saoudite de sa dépendance au détroit d’Ormuz, mais il a aussi démontré que cette mesure d’anticipation et de prudence n’était pas une garantie absolue de sécurité.

Le projet NEOM manifeste de manière plus positive la prise de conscience du royaume de la nécessité de préparer l’après-pétrole, à l’aide des moyens financiers encore disponibles (ventes des parts de l’ARAMCO) pour anticiper les risques de déclassement économique  et donc stratégique, à moyen terme. Le calendrier annoncé semble cependant  irréaliste, et sa réalisation pourrait se révéler plus modeste, à la fois pour des raisons financières, mais aussi parce que d’autres chantiers, pour répondre aux attentes de la population saoudienne, et en particulier de la jeunesse, risquent d’imposer d’autres priorités. L’intérêt manifesté par les bailleurs de fonds cache peut-être autre chose qu’une confiance dans les chances de réussite du projet : la perspective d’une mainmise sur les infrastructures et les réserves pétrolières du pays, en cas d’échec ?

NEOM : quelle dimension régionale ?

La localisation du projet sur la mer Rouge, à proximité du canal de Suez, pourrait faire sens :  mais on voit mal en quoi NEOM pourrait bénéficier de cette position, c’est-à-dire comment une complémentarité entre des porte-conteneurs ou des super-tankers et une activité de haute technologie ou de tourisme pourrait se nouer.

On peut a fortiori s’interroger sur la volonté ou la capacité d’en faire un instrument d’intégration du bassin de la mer Rouge, objectif qui semble pourtant affiché  dans les attributions de l’Organisation des États riverains.

L’Afrique, source de main d’œuvre pour la péninsule ?

La relation de l’Arabie Saoudite avec le continent africain demeure distante et précautionneuse :  le projet NEOM aura pourtant besoin d’un apport de main d’œuvre. Et même si la jeunesse saoudienne est inemployée, elle est et demeurera encore longtemps inemployable, étant donné l’écart des exigences et des compétences entre nationaux et immigrés.

Mais le recours à une main d’œuvre originaire de la rive africaine de la mer Rouge, ou des profondeurs du continent noir, n’est pas ou peu probable. Si l’Arabie a besoin de cadres ou de main d’œuvre non qualifiée, c’est d’abord en Asie qu’elle les trouve avec une culture du travail et de la discipline, une formation et un coût de main d’œuvre très compétitifs, mais surtout une sécurité politique.

Parmi les pays riverains de la mer Rouge, la main d’œuvre égyptienne, au nombre de près de deux millions, est déjà gérée sur un modèle éprouvé, et marqué par une  prudence encore accrue par le Printemps arabe.

La main d’œuvre soudanaise est également présente, souvent dans les postes d’encadrement et requérant une qualification ; elle est originaire de la vallée du Nil pour l’essentiel, et l’embauche de Soudanais issus des campagnes de la zone  sahélienne, du Kordofan du sud  au Darfour, moins qualifiés, serait envisageable si Khartoum accordait à ces citoyens de seconde catégorie le droit d’émigrer ; ce serait une main d’œuvre arabophone, musulmane, habituée à la rigueur du climat et des conditions en milieu désertique ; cette immigration induirait en retour une amélioration considérable des conditions de vie dans les régions d’origine ; ce débouché aurait pour effet non négligeable de tarir les vagues migratoires en direction de l’Europe.

La main d’œuvre éthiopienne, disponible, travailleuse habituée à des conditions de vie très frustes, pourrait théoriquementrépondr aux besoins. Mais c’est en majorité une population paysanne, attachée à sa terre et à son milieu des hauts plateaux et de plus non arabophone et pour moitié chrétienne. L’Éthiopie n’exporte jusqu’à présent qu’une main d’œuvre féminine, de bonnes à tout faire extraites des villages les plus misérables des hauts plateaux, qui sont expédiées par milliers vers les foyers libanais ou des pays du Golfe, où illettrées, elles sont réduites à une condition de quasi-esclavage

L’Organisation des pays riverains ne concourra donc pas à une intégration régionale par les flux migratoires. Mais l’existence de projets plus ou moins similaires à celui de NEOM dans les pays voisins, aurait pu servir de support à une intégration sous-régionale, organique, beaucoup plus aisée et rentable, appuyée sur une collaboration interétatique déjà existante sur les plans idéologiques, financier et sécuritaire.

Du canal de Suez au golfe d’Aqaba, un champ de coopération ignoré

Cette région relevant de quatre pays alliés (Arabie Saoudite, Égypte, Israël et Jordanie) unis dans leur crainte de la déstabilisation par des mouvements islamistes, est en effet le siège de projets de développement importants et novateurs pour chacun des pays considérés : leur alliance géopolitique pourrait être utilement renforcée par un volet d’intégration économique tel que l’aménagement en commun de cette région stratégique à l’entrée du canal de Suez, qui mettrait en cohérence les projets de développement existants. Un autre élément commun étant que les projets envisagés ou en cours de réalisation sont comme NEOM, situés aux marges des pays concernés, loin de la capitale et des bassins de population, et partagent le même caractère volontariste, voire futuriste.

L’Égypte : tourner le dos au Nil

L’Égypte cherche depuis le président Sadate la solution de ses problèmes démographiques, économiques, environnementaux et même sécuritaires, par une projection hors de la vallée et du delta. C’est ainsi que la récupération du Sinaï en 1981-82 a permis de poursuivre le développement de la vocation touristique de la côte est du Sinaï, doublé par celui de la rive africaine de la mer Rouge.

Plus au nord, sur les rives du canal de Suez en partie élargi pour en augmenter la capacité, il est prévu que des zones franches accueillent des industries de main d’œuvre, qui emploieraient un million de travailleurs égyptiens.  Mais il est douteux que ces efforts soient couronnés de succès, pour des raisons de disponibilité et de coût de la main d’œuvre égyptienne, en compétition avec les pays asiatiques ou les nouveaux venus comme l’Éthiopie..

De plus, ces aménagements ne semblent pas en mesure de répondre aux défis pressants de l’Égypte, qui restent concentrés sur la vallée du Nil et le delta.  Défis démographiques et sociaux, ainsi qu’environnementaux, devant lesquels les aménagements prévus apparaissent plus comme une fuite en avant que comme un remède. Ils ne constituent d’autre part pas une réponse aux aspirations de la population du Sinaï, exclue des préoccupations du pouvoir central : elle est considérée depuis les temps pharaoniques comme allogène par un État centralisé et méprisant les tribus nomades distinctes par le mode de vie et la culture  de ses marges désertiques.

La Jordanie et l’Arabie,  intérêts communs et rancœurs enfouies

Au fond du golfe d’Aqaba, la Jordanie dispose d’une fenêtre maritime, élargie en 1965 grâce à un échange de territoires désertiques avec l’Arabie. Sur cette fenêtre a été établie une zone franche destinée à développer des industries lourdes, une activité de transit en direction de la Syrie et de l’Irak ainsi que de tourisme balnéaire, avec en toile de fond les sites naturels et archéologiques de wadi Rum et de Pétra]. Cette zone franche prospéra durant les années 80, lors de la première guerre du Golfe, où Aqaba était le poumon de l’Irak en guerre, puis au temps de l’embargo onusien sur l’Irak ; mais cette activité a du mal à reprendre, malgré le statut de zone franche accordé à la ville dans le cadre de l’ASEZA, à cause du marasme économique du Proche-Orient depuis le déclenchement du conflit syrien. Un projet de canal entre la mer Rouge et la mer Morte, visant entre autres à éviter la disparition de celle-ci sous l’effet de la raréfaction de son approvisionnement en eau douce, est en projet, en coordination avec Israël. Une complémentarité pourrait être recherchée entre NEOM et  les développements existants déjà sur le littoral jordanien. Mais peut-être une méfiance subsiste t-elle entre les deux pays voisins, alliés sous l’ombrelle américaine, mais toujours marqués par l’éviction en 1925 du chérif hachémite Hussein, devenu roi du Hedjaz, et dont le descendant Abdallah II occupe le trône jordanie

Israël, le coming out progressif d’un allié stratégique

 Le cas d’Israël est particulier, dans la mesure où ce pays dispose d’une étroite fenêtre entre l’Égypte et la Jordanie, avec le port Eilat qui lui donne accès à la mer Rouge ; Israël  en reçoit une partie importante de son approvisionnement pétrolier, mais la ville est surtout une destination balnéaire hivernale, comme ses voisines d’Aqaba et de Taba, ainsi que toute la côte orientale du Sinaï égyptien. Des projets de développement importants y sont localisés, comme un nouvel aéroport international et un port artificiel en eau profonde à l’intérieur des terres.

Les deux pays voisins sont en état de paix avec Israël, et la coopération entre leurs services de sécurité va jusqu’à une étroite concertation, contre les migrants africains et les terroristes islamistes.  Les intérêts économiques revêtent désormais un caractère structurel, avec l’Égypte autour des échanges de pétrole et maintenant de l’exploitation et traitement du gaz de la Méditerranée, avec la Jordanie avec l’utilisation du port de Haïfa et la création comme en Égypte d’industries textiles dans des QIZ  bénéficiant de franchises sur le marché américain. Mais cette coopération, qui provoque des réticences, voire une hostilité dans les opinions publiques de ces deux pays, garde un profil bas  et ne peut donc pas prendre une tournure officielle. Il en est de même avec l’Arabie Saoudite, avec laquelle n’existe aucune reconnaissance formelle, et où toute initiative dans ce sens risquerait de provoquer une levée de boucliers dangereuse pour la monarchie. Mais la construction d’une voie ferrée reliant l’Arabie Saoudite au port de Haïfa sur la Méditerranée a été évoquée comme l’un des projets structurants de la nouvelle Arabie.

 Conclusion

L’absence de réflexion sur  l’aménagement en commun du nord du bassin de la mer Rouge, entre voisins ayant déjà des intérêts communs,  est  le signe de la persistance de réflexes nationaux, voire nationalistes, et d’un manque de confiance mutuelle, malgré des liens étroits par ailleurs, ainsi que d’une absence de culture de coopération.  Dans le but de maximiser les bénéfices et de réduire les coûts des investissements envisagés, d’éviter les doublons et d’échanger expériences et projets, la création d’une agence de bassin, dans le cadre ou non de l’Organisation des pays riverains de la mer Rouge,  ferait sens et donnerait de la consistance à une organisation qui semble plus politique et stratégique à l’origine.

2. Entre Hedjaz et Soudan, le cœur assoupi de la mer Rouge

Le centre géographique de la mer Rouge apparaît comme un espace en creux, alors qu’il en fut durant des siècles un enjeu stratégique, comme voie d’accès aux Lieux Saints de l’Islam et de passage entre l’Arabie et l’Afrique.

Sur la rive arabe, les Lieux Saints de l’islam exercent une attraction mondiale en relation étroite avec la rive africaine, de l’Égypte à l’Éthiopie.

Une passerelle vers le Sahel ?

 Ce rôle de centre commercial et caravanier qui a été le siège de  la révélation prophétique,  a attiré les pèlerins venus du monde entier, par voie maritime et terrestre donnant à La Mecque et Médine une attraction inégalée. Sur la rive africaine, de nombreux havres ont été successivement les points d’embarquement des pèlerins, de Suez à Zeila, d’Aydhab à Souaki. Mais ces relais commerciaux prospères sont tombés en désuétude devant les moyens de transport modernes. Du côté saoudien,  le maintien des métropoles de Djeddah, La Mecque et Taif à l’écart des projets de développement comme NEOM manifeste un antagonisme sourd entre pouvoir politique fondé sur les ressources pétrolières, et anciennes bourgeoisies disposant de réseaux au sein d’un espace familier, celui de la mer Rouge, berceau d’une culture commerçante fondée sur des liens humains tissés de longue date.

Sur la côte africaine, en territoire égyptien s’égrènent désormais des enclaves de tourisme balnéaire hivernal, appréciées de la clientèle de l’ex-URSS, des exploitations des ressources du sous-sol, telles que les phosphates, qui disposent de ports d’embarquement comme Qosseir, tandis que l’exploitation pétrolière off shore présente de nouvelles perspectives. Les points de tension n’en sont pas absents : le triangle de Halaïb, contesté entre l’Égypte et le Soudan, lieu de passage des Bédouins Bisharin et Ababda et d’une intense contrebande, mais aussi de militants islamistes égyptiens retranchés en territoire soudanais, sert de caisse de résonance aux relations toujours sensibles entre le Soudan et l’Égypte.

Souakin : pour la Turquie et le Qatar, un projet ambitieux avorté 

 Cette région centrale de la mer Rouge, aujourd’hui négligée car ne paraissant que d’intérêt local, a fait l’objet d’une tentative de  réactivation inattendue et originale, mais qui semble condamnée.

L’accord avec la Turquie et le Qatar, autour de la restauration de Souakin, mêlant archéologie et implantations commerciales, est aujourd’hui compromis , l’Arabie ouvrant en échange ses coffres au Soudan en faillite et en crise politique. Il est cependant loisible de s’interroger sur la rémanence de l’Histoire, à la fois religieuse et commerciale, de la route des pèlerins du Sahel aboutissant à ces ports de la mer Rouge, et de la possible réactivation de cette mémoire pour les entreprises d’implantation économique et politique sur le continent africain, de même que celle du rôle du Hedjaz au sein de l’ensemble saoudien, à la faveur des efforts de préparation de l’après-pétrole.

Il faut néanmoins en retenir la dimension symbolique de cette tentative d’implantation de la Turquie, en veine de néo-ottomanisme, en face des Lieux Saints de l’islam, qui furent sous le contrôle de la Porte jusqu’en 1915. On peut voir dans cette tentative une volonté de réaffirmer une légitimité de la Turquie à revendiquer l’héritage du contrôle des Lieux Saints c’est-à-dire  une restauration virtuelle du califat, face à « l’usurpation »  de cette tutelle par la famille Al-Saoud . Ce qui se jouerait dans cette revendication est une prééminence symbolique sur l’ensemble de la Communauté des Croyants, contestée aujourd’hui à l’Arabie Saoudite par l’Iran et le monde chiite, mais aussi par des obédiences diverses de l’islam politique.  Le revers possible de cette entreprise sous l’effet du renversement du pouvoir d’Omar el Béchir n’en signe pas l’échec définitif, dans la mesure où l’Arabie Saoudite a plus, par sa politique extérieure, un rôle clivant qu’unificateur, et que son pouvoir d’influence dépend  encore directement du cours du pétrole.

D’un point de vue plus concret, la route qui s’ouvre de Souakin/Port Soudan vers la vallée du Nil et le cœur du continent africain peut faire l’objet d’une concurrence entre Arabie Saoudite et Qatar, qui ont développé des intérêts économiques importants au Sahel, à travers leurs fonds souverains. En arrière de la côte, les montagnes de la mer Rouge recèlent des gisements aurifères de première importance. Une véritable ruée vers l’or s’est déclenchée dans cette région, attirant travailleurs, employés des secteurs public et privé vers ce nouvel eldorado.

Une autre route d’importance est celle qui relie désormais le cœur de l’Éthiopie à Port Soudan,   permettant d’échapper au monopole de Djibouti sur les échanges éthiopiens avec le monde extérieur. Enfin, Port Soudan est voisin du port de chargement  pétrolier de Bashair, où les tankers chinois, indiens et malaisiens viennent collecter leur part du brut extrait des gisements du Soudan et du Soudan du Sud, ce qui donne une importance vitale à ce terminal pour tout gouvernement à Khartoum comme à Juba.

Soudan/Arabie, des relations apaisées mais prudentes

La relation entre le Soudan et l’Arabie ne se limite pas à un voisinage plus ou moins méfiant, voire hostile, depuis qu’Oussama ben Laden a reçu l’hospitalité de Khartoum, en 1991, installant al Qaida à Tokar, dans le delta du Gash. Le soutien financier important accordé par Riyad et Abou Dhabi aux nouveaux maîtres du pouvoir à Khartoum sont le signe d’un réchauffement stratégique.

La communauté soudanaise d’Arabie Saoudite s’élève à près d’un million de personnes, en quasi totalité originaire des tribus arabisées et islamisées de longue date de la vallée du Nil. Il s’agit d’un personnel qualifié, occupant souvent des postes de responsabilité ou à tout le moins de confiance. Ces expatriés soudanais appartienent  à une catégorie sociale privilégiée,  dont le nombre ne peut pas être élargi considérablement : les ambitions du prince MBS, si elles exigent une main d’œuvre abondante, à la fois dans les tâches d’exécution et dans les fonctions d’encadrement, risquent de ne pas trouver la main d’œuvre nécessaire de l’autre côté de la mer Rouge. Mais il faut relever également que cette main d’œuvre qualifiée et ces cadres compétents, chassés par le régime précédent,  manquent cruellement au Soudan et ce manque est l’une des difficultés que rencontrera tout pouvoir appelé à prendre les rênes à Khartoum.

Bab el Mandeb,  porte de la Corne ?

Mais c’est plus au Sud que l’attention se porte aujourd’hui, en deçà et au-delà du détroit de Bab el Mandeb.

La chasse aux pirates somaliens a mobilisé les marines de toutes les puissances concernées, et leur a fourni l’occasion d’installer à Djibouti un poste d’observation privilégié. Certains y ont installé une véritable base militaire, comme les Chinois et les Saoudiens. D’autres ont installé des contingents dont la mission plus modeste semble être d’assurer une veille sur l’activité aujourd’hui anéantie des pirates.

La guerre du Yémen, de la coalition à la compétition ?

Mais c’est depuis 2015 le déclenchement de la contre-insurrection séoudo-émirienne au Yémen qui a entraîné la multiplication d’implantations militaires plus durables, signes de la mise en place de stratégies de contrôle de la région, non plus seulement de l’espace maritime, mais bien de territoires échelonnés le long de la côte.

C’est ainsi qu’est apparu un acteur non riverain, les EAU. Engagés dans la guerre aux cotés de l’Arabie Saoudite, avec un partage implicite des rôles, les deux partenaires ont tenté de prendre des gages pour une implantation plus durable, à dimension non seulement militaire, mais à finalité économique.

Source : https://reader.chathamhouse.org/yemen-national-chaos-local-order#yemen-s-civil-war-a-structural-analysis

Les Émirats ont clairement pris l’initiative, dévoilant au fur et à mesure des objectifs différents, et même divergents, voire concurrents, de ceux de leur allié saoudien. A l’Arabie, épaulée par une coalition disparate et largement virtuelle, la contre-insurrection, principalement aérienne, contre le mouvement houthiste au Yémen du nord, avec pour objectif majeur la reprise de la capitale, Sanaa, pour y réinstaller le président en exil à Riyad.

Les Émirats ont déployé quant à eux une stratégie d’implantation côtière au Hadramaout, avec pour but la reprise aux rebelles de la ville d’Aden, ex-capitale du Yémen du Sud, avec l’aide rémunérée de milices locales, à fondement mafieux ou tribal. L’installation sur l’île de Socotra est venue parachever un réseau de sites côtiers, où ont été installés des pouvoirs locaux étroitement contrôlés par les EAU. On peut voir dans ce dispositif la recréation de ce qui fut le Sud-Yémen, dont la réunification avec le Nord n’a jamais été pleinement acceptée au Sud, comme l’a montré la tentative de sécession avortée de 1994, et où la population, de rite chaféite, et structurée en cheikhats et sultanats tribaux, a dû faire place à des groupes islamistes bien implantés comme AQPA (Al-Qaïda dans la péninsule arabique). Le chaos organisé par les EAU dans cette partie du pays ne les empêche pas de procéder à des aménagements portuaires qui indiquent une volonté de contrôler durablement cette rive du golfe d’Aden.

Le « Grand jeu » des Émirats, de la mer d’Oman au golfe d’Aden

Cette projection vers les mers libres en quête de ports en eau profonde, a été complétée par des accords d’implantation sur la rive africaine : accord pour la location pour 50 ans du port de containers de Doraleh, à Djibouti, puis après la dénonciation de ce contrat par la République de Djibouti, aménagement du port d’Assab en Érythrée, accord pour la mise en état du port de Berbéra au Somaliland, puis de Bosaso au Puntland, et de Kisimayo au Jubaland, à proximité du Kenya ( et entraînement de l’armée somalienne à Mogadiscio).

Cette stratégie mûrement réfléchie et exécutée appelle plusieurs questions :

–        quel est son objectif à long terme ? Sans doute économique, dans le cadre du nouveau « Scramble of Africa », avec l’intention de s’assurer le contrôle de points d’accès vers l’intérieur de la Corne de l’Afrique, et de là, de contrôler les voies d’accès à ses ressources en matière premières agricoles ou minières.

–        Dans quelle mesure cette intervention est-elle concertée avec l’allié saoudien ? La relation entre MBS, prince héritier d’Arabie, et MBZ, qui apparaissait comme son mentor, et Abou Dhabi comme le modèle de développement auquel MBS voulait porter l’Arabie, s’est refroidie : les deux États semblent de moins en moins concerter leur gestion de la crise yéménite, et les EAU cherchent à ne pas être entraînés dans l’opprobre auquel MBS est condamné par son enlisement et son échec à évincer les  houthistes, et derrière eux l’ennemi iranien, comme l’aurait souhaité l’allié et protecteur américain.

Abou Dhabi contre Doubaï ?

 La nouvelle orientation de la politique extérieure de la Fédération des Émirats ne reflète plus les intérêts primordiaux de  Dubaï, la cité commerçante et maritime de la fédération. Depuis la crise de 2008, où  Abou Dhabi a sauvé Dubaï de la faillite, l’émirat symbole de la réussite  et de l’ambition pacifique de la Fédération  semble avoir perdu son autonomie. La Fédération est désormais centralisée sous la houlette d’Abou Dhabi et du prince héritier MBZ. Les positions prises  à l’encontre de l’Iran, du Qatar, du Yémen, contreviennent aux intérêts de Doubaï, dont l’économie est gravement perturbée par les embargos décrétés par le pouvoir central. Les fleurons de Dubaï, le port en eau profonde de jebel Ali et la compagnie aérienne Emirates, ainsi que la Compagnie Dubaï Port World, sont sous la coupe d’Abou Dhabi et mis au service de ses intérêts. 

L’émirat  aujourd’hui totalement décomplexé sous la férule de MBZ à l’égard des « boutiquiers » de Dubaï, conduit désormais une politique de puissance territoriale, et non de cité-Etat, qui la conduit à jouer dans la cour des Grands aux côtés de l’Inde et de la Chine, puissances de l’avenir, ne conservant des puissances occidentales qu’une protection monnayée sous forme d’achats d’armements. Il se peut néanmoins que ce volontarisme et cette option de faire des choix de rupture, dans le sillage de l’Arabie, risque d’entraîner la Fédération à des fractures internes, et également à une fragilité face à d’éventuelles manœuvres de dissociation agencées de l’extérieur.

Prises de guerre émiriennes au Yémen du Sud

La stratégie déployée au Yémen par l’intervention émirienne est tout à fait différente de celle de l’Arabie Saoudite : elle s’attache depuis le début à la prise de contrôle du littoral, de façon indirecte, par le recours à des milices locales, pré-existantes ou créées et financées. Derrière l’apparence de chaos se dessine une ambition de présence à long terme, qui n’a pas pour but d’affronter le mouvement houthiste en s’engageant dans le massif intérieur, mais de créer une série d’ « échelles », points d’appui pour la marine émirienne, et points d’accès vers l’intérieur du Hadramaout. Deux interventions sont significatives : la prise de contrôle plus directe du port d’Aden, d’où le gouverneur, représentant du président « légal » réfugié à Riyad (mais originaire du Sud) a été expulsé sans ménagements, et sans que ne s’élève une opposition ouverte du côté de Riyad. Cette initiative indique que la capitale de l’ex-Sud Yémen pourrait, dans l’optique d’Abou Dhabi redevenir la capitale d’un protectorat dont les formes institutionnelles seraient encore à définir, dans le cadre d’un règlement final.  L’objectif pour Abou Dhabi étant de faire d’Aden le hub transocéanique majeur des abords de la mer Rouge, restaurant ainsi la vocation de ce port ; comme DP World l’avait déjà entrepris.

La question de l’accès au rivage d’un oléoduc saoudien est résolue sur le terrain par un couloir le long de la frontière avec le sultanat d’Oman. Mais il n’est donc pas exclu que cette volonté de chacun des deux alliés de faire cavalier seul débouche sur une crise du même type de celle qui a été motivée par l’obstination du Qatar à jouer sa propre partition sans faire allégeance à Riyad.

Une stratégie à long terme se dessine ainsi, d’expansion maritime, ce chapelet de points d’appui étant destiné non seulement à la sécurisation du détroit de Bab el Mandeb, mais au contrôle des abords du continent africain par la Corne.

C’est également dans cette perspective que peut se comprendre l’occupation de l’île de Socotra, poste avancé de contrôle du détroit de Bab el Mandeb. Les mesures prises par l’armée émirienne et les dispositions en faveur de la population locale sont des indications de la volonté de rattachement durable de cet archipel dans l’orbite des Émirats.

La stratégie émirienne est comme en Arabie, la préparation de l’ère post-pétrolière : non pas que le pétrole soit voué à remplacement par des sources d’énergie alternative à brève échéance, mais parce que d’autres producteurs apparaissent, comme les États-Unis ou acquièrent une autonomie face aux fournisseurs du Golfe. 

Les Émirats ont l’avantage paradoxal sur l’Arabie Saoudite d’avoir une population bien moins nombreuse (environ 2 millions de nationaux contre plus dune vingtaine en Arabie), pour des réserves de pétrole, donc des revenus sensiblement équivalents. La guerre leur est beaucoup moins coûteuse, financièrement et en termes d’image et leurs réserves peuvent être mises à disposition d’investissements et de gains immédiats. Ils n’apparaissent pas d’ailleurs comme un mastodonte menaçant, ni comme les fourriers d’une idéologie islamiste rébarbative comme le wahhabisme accolé nolens volens à l’image de l’Arabie Saoudite.  

 Leur expansion ultramarine actuelle ne vise pas seulement à satisfaire leurs besoins de sécurité alimentaire sur le sol africain. elle peut s’expliquer par une volonté de mettre leurs compétences au service des puissances dominantes de demain, la Chine, certes, mais aussi l’Inde, dans leur volonté de s’implanter sur le sol africain. La stratégie des Émirats de s’emparer de tous les points d’entrée possibles vers l’intérieur de la Corne de l’Afrique irait donc de pair avec la volonté de mettre leurs infrastructures, mais aussi leur savoir-faire et leurs réseaux, à disposition des Grandes puissances de demain. Certes, cela ne va pas nécessairement sans contradictions ni frictions, comme dans le cas de la rivalité entre Dubaï Port et la Chine à Djibouti. Mais la Chine aura besoin des installations portuaires dont la création est prévue par DP World, des armées locales entraînées et équipées par les Emiriens et de leur connaissance séculaire du milieu et des hommes.

Le sultanat d’Oman, un facteur de stabilisation menacé Le sultanat d’Oman est certes éloigné de la mer Rouge, mais il ne semble pas incongru de l’intégrer dans l’étude des enjeux régionaux : comme frontalier du Yémen du Sud et proche culturellement de ses populations, il est en effet indirectement victime du confit yéménite, tandis que le projet émirien menace la stratégie économique omanaise de diversification économique : le hub maritime de Salalah, aujourd’hui concurrent de jebel Ali sera peut-être demain  concurrencé par les aménagements envisagés par les EAU à Aden.  L’entremise entre des voisins turbulents a toujours fait de sa faiblesse et de sa différence une force. Sa modération, qui n’est qu’une adaptation à des rapports de force fragiles internes et externes, entre maintien de l’unité nationale et entremise entre des voisins prompts à l’affrontement ont réussi à lui conserver une autonomie de décision et de positionnement. Mais  l’arrogance de Riyad, et sa volonté d’interférence dans les affaires du sultanat, ont toujours indisposé Oman, qui ne baisse pas la garde de ce côté ; quant aux Émirats, l’attitude actuelle de la Nouvelle Sparte ne peut que refroidir les relations bilatérales.

Oman a su préserver sa neutralité dans l’affaire du Qatar et dans la guerre du Yémen, dans la mesure où selon les schémas classiques des sociétés tribales, il est toujours besoin d’un entremetteur lorsque l’heure de la réconciliation, qui suit inévitablement les affrontements, est arrive. Mais cette sagesse ancestrale semble aujourd’hui s’estomper face aux impératifs et aux modes de relations internationales menées sous l’ordre de la compétition dérégulée pour la survie. Un paramètre particulier est l’âge avancé, et la lassitude  éventuelle du souverain, dont chacun guette la disparition en se préparant à s’assurer les bonnes grâces du successeur. On peut certes tabler sur la sagesse du souverain, de son entourage et du peuple omanais, mais aussi sur un affrontement feutré entre les intérêts émirien et saoudien autour de la succession au Trône.

A la conquête de l’Abyssinie

De l’autre côté du golfe d’Aden et de l’entrée sud de la mer Rouge, l’Abyssinie est toujours restée un monde à part, une forteresse entoure, protégée ou encerclé ardes marges aides et inhospitalières. Le contrôle de ces marges peuplées de nomades rétifs à tout gouvernement centralisé sont néanmoins devenues des enjeux stratégiques. Elles sont en effet porteuses de menaces pour le commerce maritime, et leur sous-sol recèle peut être des ressources pétrolières. Mais elles sont surtout des clés pour la pénétration vers le massif éthiopien et ses 100 millions d ‘habitants, et au-delà peut-être vers l’Afrique des grands Lacs ou la vallée du Nil. 

Au commencement était Djibouti…]

Djibouti a été fondée par la France dans le double objectif de contrôler l’entrée de la mer Rouge et de servir d’appui aux liaisons vers les colonies de l’océan Indien et d’Asie, après l’ouverture du canal de Suez. Elle avait une trentaine d’années de retard sur la fondation d’Aden par les Britanniques ; mais elle avait l’avantage de pouvoir également servir de voie d’accès au cœur de l’Éthiopie. Ce pays, seul d’Afrique a avoir échappé à la colonisation, et siège de l’Union Africaine, a développé très tôt des relations avec la Chine populaire.  Aujourd’hui, celle-ci a fait de l’Éthiopie un partenaire privilégié, alors que l’Éthiopie a initié depuis une décennie une politique d’ouverture aux investissement étrangers, et une volonté d’accroître ses ressources propres et son autonomie, en particulier grâce à ses ressources hydroélectriques. La Chine a choisi Djibouti comme base de son engagement régional, y construisant le nouveau chemin de fer qui sert de cordon ombilical au commerce éthiopien, et en installant à Djibouti sa première et unique base militaire à l’étranger. Celle-ci lui permet en particulier de veiller à la circulation de ses navires de et vers le marché européen. L’influence française sur ce territoire avait déjà été entamée par l’installation de l’Africacom américain, base militaire qui a occupé les installations du camp Lemonnier avec une présence permanente de troupes et d’instruments de surveillance de toute l’Afrique au sud du Sahara. Mais derrière l’apparente stabilité de ce territoire stratégique, se pose une question de gouvernance interne. Celle-ci met en péril à la fois l’unité nationale, et la confiance des investisseurs dans un système prébendier, corrompu et autocratique, image associée à celle de la protection française.

DP World a vu son contrat d’exploitation du terminal de porte-conteneurs de Doraleh résilié, et a donc décidé de transférer ses activités en direction de l’Éthiopie au port de Berbéra, au Somaliland. Ancienne base soviétique, ce port permet un accès aisé vers l’Éthiopie, mais il nécessite d’importants travaux de remise en état et aux normes exigées par le trafic de porte-conteneurs. Et surtout, il est situé sur le territoire d’un État en rupture de ban, qui a proclamé unilatéralement son indépendance en 1991 et n’est pas reconnu par la communauté internationale.

Pour écarter toute concurrence et compléter leur offre, les Emiriens, à travers la société DP World, ont également pris pied à Bosaso, capitale du Puntland, ainsi qu’à Kisimayo au Jubaland, sur la côte de l’océan Indien et à proximité de Lamu au Kenya.

Les Somalies, indispensables mais imprévisibles ?

Le peuple somali est un paradoxe apparent : à la fois homogène ethniquement et religieusement, mais divisé à l’infini en tribus, clans et fractions. Cette configuration classique des groupes nomades les rend rétifs à toute autorité centralisée, depuis la chute de Syad Barré en 1991. La prééminence du territoire sur l’ethnie, de l’Etat sur la tribu, imposée par les héritages coloniaux, a été là de façon plus prégnante qu’ailleurs, un échec.

Le Somaliland a repris son indépendance – ce qui est une façon de s’inscrire dans un cadre institutionnel hérité de la colonisation – , et survit depuis lors sans que personne n’ait trouvé intérêt ou moyen de contester cet état de fait, compte tenu de la désagrégation de l’Etat central et de la multiplication des pouvoirs de fait plus ou moins stabilisés sur une région. iority51 \lsdlo

Les Emiriens, dont les liens avec la Somalie sont anciens, se satisfont de cette situation, qui renvoie à la disposition fédérale des Émirats eux-mêmes et qui sert leurs intérêts : ils ont en effet plus de facilité à traiter avec des autorités à faible rayonnement, pour dupliquer sur cette côte le système de bases navales qu’ils envisagent sur la côte du Yémen.

Cette stratégie vise à les positionner comme intermédiaires incontournables pour l’accès au marché éthiopien. Ils pourraient ainsi contribuer à la mise en place de la BRI, en tant que prestataires et truchements des ambitions chinoises.

Mais de nombreux écueils restent à régler : outre les ressentiments nés de l’éviction du port de Djibouti, et de la déception de la Chine qui a misé sur ce port et sur son chemin de fer pour s’assurer un accès direct et monopolistique à l’Éthiopie, il reste à œuvrer pour la stabilisation et le développement de l’Érythrée d’un côté, et des proto-États somaliens de l’autre.

L’Érythrée, gardienne déchue de la mer Rouge et de l’accès à l’Éthiopie ?

En attendant, le point d’appui essentiel de la présence émirienne est le port d’Assab, à l’orée  du Bab el Mandeb, mais surtout à proximité de la côte yéménite et du port de Hodeidah. Assab, totalement excentrée par rapport au reste de l’Érythrée, fondée par les Italiens pour desservir l’Éthiopie, a été mise à la disposition de l’armée émirienne, après la rupture d’Asmara avec le Qatar en 2015. Après des aménagements considérables, le port et la base aérienne qui le jouxte sont entièrement consacrés à l’intervention militaire émirienne le long des côtes yéménites. En échange, le gouvernement émirien a versé au régime d’ Asmara des subsides vitaux pour un pays en faillite.

Mais l’ambition des EAU ne s’arrête pas là ; ils ont rejoint leur allié saoudien dans la réconciliation entre l’Érythrée et l’Éthiopie.  Si l’initiative est revenue à l’Arabie Saoudite,  en juillet 2018, les EAU ont été étroitement associés à la signature de ces accords en septembre.

Incertitudes abyssines

L’euphorie populaire déclenchée par cet accord, du côté érythréen, est partiellement retombée, le gouvernement érythréen n’ayant accepté cette main tendue que sous la pression de l’Arabie et des Émirats. Il a en effet conscience du danger que représente cette normalisation pour son pouvoir, qui repose sur un contrôle total de la population. Pour le gouvernement éthiopien, l’espoir d’une normalisation à court terme s’est estompée, d’autant que l’intensification des conflits ethniques fragilise les efforts de développement du pays.

L’Érythrée sur la défensive

La réconciliation aurait comme premier intérêt pour Addis de rouvrir la fenêtre dont le pays enclavé a besoin pour développer ses échanges extérieurs, avec  la remise en état du port de Massaouah et surtout la récupération du port d’Assab, plus proche et plus accessible depuis le cœur du massif et la capitale. Au-delà des aspects techniques et financiers, la question est politique, puisque l’ouverture de la frontière aux marchandises et aux hommes reposerait d’emblée des questions telles que celles de la monnaie, du commerce frontalier, des relations entre membres des mêmes groupes ethniques de part et d’autre de la frontière, au premier rang desquels les Tigréens, soupçonnés de visées sécessionnistes du côté éthiopien, et même de volonté de reconstituer un Grand Tigré en se réunissant avec les régions tigréophones du côté érythréen. 

L’Éthiopie, colosse aux pieds d’argile

Le pouvoir du nouveau premier ministre éthiopien, Abyi Ahmed Ali, n’est pas comparable avec celui d’Issayas Afeworki, le président érythréen : pouvoir absolu d’un côté, pouvoir contesté de l’autre, à la fois par les Tigréens dépossédés du pouvoir, mais aussi par les effets délétères du fédéralisme ethnique instauré dans la mosaïque éthiopienne. Cette innovation progressiste  est en effet la matrice de conflits ethniques ravageurs dans l’ensemble du pays, entre groupes dominants localement et  groupes minoritaires dépourvus de droits. L’Éthiopie engagée dans un développement qui bouleverse la société et la mobilise pour une insertion à l’économie-monde, est ainsi un colosse aux pieds d’argile, vulnérable aux secousses internes comme aux manœuvres externes, qui pourraient être encouragées par Asmara.

La boite de Pandore du fédéralisme ethnique

Les conflits meurtriers qui déchirent les provinces éthiopiennes sont une menace mortelle pour l’Etat et ne pourront être réglés que par une réforme constitutionnelle qui rétablisse l’égalité des droits de tous les citoyens, dans un cadre fédéral révisé. Une véritable  révolution culturelle, plus que juridique, tant les haines et la méfiance sont aujourd’hui exacerbées, avec des victimes par milliers. Cette question interne, qui ne peut être réglée que par les Éthiopiens, prime sur toutes les autres préoccupations liées aux voies d’accès au massif abyssin, que ce soit depuis le Soudan, l’Érythrée, Djibouti, et les différentes parties de l’écheveau somalien. Il est en effet à craindre que le développement économique rapide que connaît l’Éthiopie n’accroisse les écarts entre les régions et n’exacerbe les tensions régionales.

Comment développer sans déstabiliser 

Le développement à marches forcées de l’économie éthiopienne repose sur trois piliers : des terres fertiles, une hydroélectricité abondante, et une main d’œuvre travailleuse et… bon marché. La conjonction de ces facteurs en fait aujourd’hui l’attractivité pour des investisseurs intéressés par la sécurité alimentaire, par des productions agricoles à haute valeur ajoutée (fleurs), et par des donneurs d’ordre de fabrication de série (vêtements).

L’orientation est donc vers une économie extravertie, qui nécessite importation de matières premières et exportation de produits finis. Aussi la disposition de ports bien équipés et sécurisés est-elle primordiale. L’Éthiopie dispose du port de Djibouti, encore le meilleur de la région, auquel elle est reliée par un chemin de fer moderne, de construction chinoise. Mais elle s’agace de la gouvernance déficiente de Djibouti, l’indépendance de ce territoire lui paraissant une gêne inutile. Elle entretient les meilleures relations avec le Somaliland et mise donc beaucoup sur le port de Berbéra, tout en espérant que l’évolution de la situation en Érythrée lui permettra de récupérer l’usage du port d’Assab.

Une situation incertaine, dont l’évolution pourrait dans le meilleur des cas déboucher sur une stabilisation de la configuration interne de l’Etat éthiopien, sur une relation sereine entre les deux États d’Abyssinie, et sur une fragmentation pacifique de l’ensemble somalien, avec la reconnaissance de l’entité du Somaliland et une large décentralisation de la république de Somalie, mettant un terme au mythe de l’unité politique d’un peuple partagé entre de multiples clans aux relations complexes.

Entre Éthiopie et Émirats, une similitude d’intérêts

Tout comme les Émirats, l’Éthiopie mise donc logiquement sur l’affaiblissement de ses marges sur la mer Rouge, le golfe d’Aden et l’océan Indien, mais également sur leur stabilisation, et donc sur leur division en États faibles et dépendants. Une vision purement utilitaire de ces entités, garante de leur sujétion et de leur fiabilité comme voies d’accès à la mer. L’ambition de l’Éthiopie de devenir une puissance maritime ne peut dans cette optique que passer par l’obtention de droits garantis et protégés sur un port ou une base avec un statut de quasi souveraineté. Ce ne peut pas être obtenu de Djibouti, un poste d’observation encombré de dispositifs militaires de puissances qui se neutralisent : l’Éthiopie, jalouse de son indépendance et de son statut exceptionnel sur le continent africain, appuyé sur une prospérité appelée à se renforcer, ne peut se satisfaire d’une présence maritime symbolique ou bridée. Pour des raisons historiques et culturelles, c’est l’Érythrée qui serait le mieux indiquée pour lui fournir à nouveau cette dimension maritime.

Entre l’Arabie et l’ Éthiopie, une rivalité pour le contrôle de la Corne

Mais cette perspective ne saurait satisfaire l’Arabie Saoudite, qui cherche à établir sa domination sur la mer Rouge, alors qu’elle pourrait symétriquement susciter l’approbation des Émirats, soucieux de contenir la puissance saoudienne.

L’Arabie et l’Éthiopie sont dans des phases comparables de leur histoire : elles cherchent à   maîtriser leur destin et s’ouvrir de nouveaux horizons. Il y aurait des champs évidents de complémentarité entre ces deux géants régionaux, avec d’un côté des moyens financiers et des réserves colossales d’énergie fossile, de l’autre une main d’œuvre abondante et des ressources du sol et du sous-sol à mettre en valeur.  Les affrontements de la volonté de domination exclusive peuvent se révéler contre-productifs et conduire au contraire à des tensions, surtout du côté saoudien, qui dispose de capacités de nuisance et d’une culture de l’affrontement dont l’Éthiopie est dépourvue.

La mer Rouge, une composante de la BRI chinoise

Toutes ces grandes manœuvres autour de la mer Rouge, qui mobilisent les acteurs régionaux, ne peuvent se comprendre qu’en intégrant la Bridge and Road’s Initiative chinoise. La maîtrise des besoins en énergie et en matières premières d’une part, et l’accès aux marchés européens et aux ressources et marchés de l’Afrique sont une préoccupation majeure de la Chine : elle vise à s’assurer des voies d’accès sécurisées vers ces ressources et ces marchés.

Pour atteindre ses objectifs, la Chine a opté pour l’ouverture d’une voie terrestre empruntant le plus possible son territoire : par le Sinkiang et le Pakistan, elle raccourcit considérablement le trajet des marchandises par rapport à la voie maritime de la mer de Chine méridionale, en évitant les goulots étranglement du détroit de Malacca, et en écartant la menace de pirates et de pays d’Asie du  Sud -Est avec lesquels elle a ouvert des contentieux territoriaux.

 Le flux apporté par la voie ferrée, la voie routière, les oléoducs, doit aboutir au port de Gwadar, en eau profonde, sur la mer d’Oman, à quelques dizaines de km de la frontière iranienne, et au cœur d’une région troublée, le Séistan, partie intégrante du Baloutchistan.

A Gwadar, en voie de mise à niveau par des entreprises chinoises, elle est à portée du détroit d’Ormuz et du golfe Persique, mais aussi du détroit de Bab el Mandeb. Elle contourne ainsi la puissance indienne, étant installée au Pakistan, pays avec lequel elle a des liens éprouvés, et qui est doté de l’arme nucléaire, gage de protections de ses intérêts à long terme, en dépit de ses fragilités internes.

La Chine, avec sa première base militaire à l’étranger sur le territoire de la république de Djibouti, protège ses navires de commerce mais aussi la sécurité de ses approvisionnements en hydrocarbures en provenance du Golfe. De plus, la Chine développe une stratégie globale de pénétration économique en Afrique, à laquelle l’Éthiopie se prête, et dont le nouveau chemin de fer de Djibouti à Addis Abeba, est un agent et un symbole.

L’Inde, autre géant,  l’étranger proche

L’Inde elle-même, dont les dynamiques sont plus dirigées vers le développement économique et social interne, ainsi que sur le renforcement de sa cohésion, ne développe que depuis peu une ambition sur les théâtres extérieurs. Elle développe le port de Chah Bahar en Iran,  à l’extérieur également du détroit d’Ormuz. L’objectif déclaré est de désenclaver l’Afghanistan, pays allié et d’ouvrir un débouché sur l’océan aux nations d’Asie centrale ex-soviétique : l’Inde est pour l’instant plus engagée vers le captage des exportations de sources d’énergie et de matières premières pour ses propres besoins. La rivalité n’est donc pas frontale, à ce stade, même si tout renforcement de la puissance indienne et de son autonomie énergétique est source d’inquiétude à Pékin.

Une présence ancienne et profonde dans le Golfe 

L’Inde jouit dans la relation avec la péninsule arabique, d’un avantage fondé à la fois sur la proximité géographique, la profondeur des liens historiques, et la présence d’une nombreuse communauté émigrée : on peut presque parler d’une symbiose, tant, en dépit des différences de culture, de religion, de niveau de vie, le quotidien des pays du Golfe est imbriqué dans celui de l’Inde : les flux financiers de la diaspora et les échanges commerciaux sont un ingrédient essentiel du développement de l’Inde, dont des régions entières vivent à l’heure du Golfe.

La communauté indienne représente la moitié de la population de Dubaï, et le quart de celle de l’Oman. Il s’ensuit que les pays d’accueil sont fortement influencés par cette proximité, en matière de modes de vie, de consommation, de pratiques linguistiques. Le géant indien ne s’est jusqu”à ces derniers temps pas manifesté de manière pro-active dans sa relation avec la péninsule, qui était pourtant gérée depuis Bombay du temps du Raj. Mais le gouvernement BJP de Mahendra Modi a pris la mesure de la menace chinoise, et engagé une politique plus déterminée en matière commerciale, en affirmant la présence de l’Inde sur ses environs stratégiques. Elle est donc engagée dans une relation de coopération avec l’Iran d’une part et avec les États du Golfe de l’autre, s’efforçant de se tenir à l’écart du conflit arabo-perse, ou chiite-sunnite.  Une reconnaissance éclatante de cette proximité a été l’an dernier l’inauguration de la construction à Abu Dhabi d’un lieu de culte hindouiste pouvant recevoir jusqu’à un million de fidèles. L’Inde ne dispose certes pas d’un engagement militaire et stratégique dans la région, mais elle n’y est pas une puissance étrangère à proprement parler.

La présence indienne en Afrique, un atout discret

Il en va de même en Afrique de l’Est, où la présence de communautés indiennes prospères est un élément essentiel de développement économique et de stabilité politique, même si ces communautés ont parfois eu à subir des pogroms manipulés par les pouvoirs en place. L’Inde n’en n’est donc pas à ce stade en quête de matières premières ou de débouchés. Elle ne dispose pas non plus de capacité de projection militaire ultramarine, sa principale préoccupation étant d’éviter l’encerclement par l’alliance pakistano-chinoise.  Ce profil bas économique et militaire n’exclut pas la vigilance, la stabilité du Golfe étant pour elle un élément de stabilité intérieure, tant les revenus des émigrés sont un élément essentiel de l’économie de certaines provinces, comme le Kérala, ou à un moindre degré le Gudjerat.

Conclusion :

La mer Rouge est certes un axe stratégique du commerce mondial, qui justifie que les États qui participent au trafic maritime se sentent concernés par sa sécurité. Mais elle est bordée par des Etats, pour lesquels elle a toujours été un univers négligé, voire répulsif : les centres de gravité des États riverains sont tous situés loin de ses côtes. Mais la mondialisation de l’activité économique, le développement des Etats riverains et la diversification recherchée de leurs relations avec l’extérieur est en train de faire de ces abords des zones de tension et de rivalité.

La tentative de créer une organisation des États riverains est ainsi plus susceptible de créer des tensions que d’en résoudre, dans la mesure où ses objectifs ne sont pas précisément définis, et où elle apparaît comme une initiative propre à l’Arabie Saoudite, destinée à servir ses intérêts, et à écarter d’autres acteurs intéressés de cet espace.

D’autre part, l’espace de la mer Rouge est fragmenté en termes de polarités, de sujets de préoccupation ou de potentiels de développement et de coopération sous régionale.

La zone nord, au débouché du canal de Suez, et au contact de quatre puissances régionales, est me théâtre de projets de rupture technologique, de projets futuristes, véritables défis auxquels est assigné le but de transcender des clivages ou des polarités spatiales héritées et porteuses de conflits. Mais ces ambitions, sans être en contradiction,  ne suscitent pas de véritable désir de coopération.

L’Arabie Saoudite sous la houlette d’un homme, ne cherche qu’à répondre à ses propres défis, sur son propre sol. La localisation de NEOM en bord de mer Rouge a plus à voir avec une stratégie d’aménagement du territoire saoudien, par rapport à d’autres régions,  et donc de représentation mentale de ce qu’est ou doit être l’Arabie, plus qu’un positionnement stratégique à l’échelle régionale ou internationale.  Un affichage en quelque sorte, à portée de regard sur un axe international dont il reste à éprouver l’utilité.

Cette préoccupation avant tout nationale est peut-être ce qui explique l’absence de tentative réelle de l’insérer dans une dimension de coopération de voisinage. Même si avec Israël, la situation n’est pas encore mûre sur la scène intérieure, arabe et musulmane, pour afficher la réalité de la coopération et de la communauté d’intérêts  entre l’Arabie et Israël, on peut s’étonner de ce que l’occasion de NEOM n’ait pas été saisie pour créer un cadre de réflexion commun sur l’avenir de la sous-région, qui aurait pu déboucher sur une agence technique de développement de la mer Rouge septentrionale : ni l’Égypte, ni la Jordanie sans doute ne se seraient opposées à cette coopération multilatérale, tant leurs propres projets sont dépendants de ressources financières limitées, et de la localisation périphérique de leurs projets par rapport à leurs bassins de peuplement.

Si le centre de la mer Rouge n’est pas au cœur des préoccupations des pays riverain, l’implantation avortée de puissances étrangères sur le site de Souakin peut être un signal de la sensibilité de cet espace qui abrite les Lieux saints de l’islam, et qui peut constituer, d’autre part une voie d’accès à l’Afrique sahélienne, musulmane et en partie arabisée, aujourd’hui largement ouverte à des mouvements armés dissidents.

L’entrée méridionale de la mer Rouge est quant à elle l’objet de convoitises et de compétitions entre puissances émergentes riveraines, et en toile de fond une vision du continent africain, comme détenteur de ressources encore inexploitées. C’est une zone en cours de recompositions, sous forme de démembrements, d’investissements en infrastructures, où la multiplicité et la diversité des acteurs, étatiques ou non, rend toute régulation difficile. Les moyens financiers de l’Arabie et des Émirats Arabes Unis, la volonté de développement comme source de stabilisation en Éthiopie exercent une influence positive, mais les menaces de division et de basculement dans la violence, ne sont pas à négliger : le voisinage du Yémen, la prolifération des armes et des groupes armés sous-intégrés sont autant de facteurs de menaces.

Les limites de l’Organisation des États riverains de la mer Rouge

Organisme présenté comme à vocation technique, l’Organisation est en réalité un instrument  de puissance de l’Arabie saoudite. Elle se limite donc à une vision technocratique, ignorant les aspirations et les besoins des pays riverains.

Une politique de main d’œuvre aurait pu être un instrument de rationalisation et de planification des flux de main d’œuvre entre le continent africain et l’Arabie, et au-delà, un instrument d’intégration autour du bassin.  Il n’en est rien, parce que les besoins de l’Arabie peuvent être pourvus d’une façon plus pragmatique et efficace par la main d’œuvre asiatique, d’une part, et d’autre part parce que l’Arabie ne souhaite pas se lier les mains et est plus à l’aise dans une démarche bilatérale que multilatérale, et dans le court terme  que dans le long terme affiché. On peut le regretter dans l’intérêt des pays africains, qui auraient pu tabler pour leur développement sur des rentrées de devises, mais surtout sur la formation professionnelle et technique des personnels employés dans un projet aussi ambitieux et novateur que NEOM, ce qui aurait pu leur ouvrir la perspective à terme, d’une participation active de leurs rivages dans les développements du projet.

La création de cette organisation semble surtout viser à maintenir à l’écart les Émirats Arabes Unis, dont la proactivité régionale  commence à inquiéter Riyad. Cet état d’esprit, et le manque de concertation des deux protagonistes de l’aventure yéménite, laisse  mal augurer de l’avenir de leurs relations. Leur coopération récente, que ce soit vis -à vis du Qatar, de l’Iran ou du Yémen n’a pas débouché sur des résultats positifs, au risque même de nourrir de nouveaux conflits comme ceux qu’engendrera la question de l’accès aux rivages du Yémen du Sud, considéré comme vitale par les deux parties.

La mise à l’écart de l’Éthiopie, pourtant un partenaire fiable et engagé dans une démarche de stabilisation et de développement, est un autre sujet d’étonnement : le pays est sans doute un futur géant de l’Afrique avec ses 100 millions d’habitants ; la mise en ordre de ses marches maritimes, estompant le hiatus chrétien musulman fondamental dans la Corne de l’Afrique, avec un premier ministre musulman aux commandes, est-elle un sujet d’inquiétude pour la suprématie saoudienne dans la région. La décision de l’Éthiopie de se doter d’une marine, y compris militaire, et donc de ports d’attache, pour logique et légitime qu’elle soit, risque elle-même dans ce contexte de provoquer des conflits dans une Corne encore fragmentée. Une fragmentation source de violences et de conflits autour de la maîtrise des ressources naturelles ou du contrôle des voies de communication…

Sur de telles prémisses, l’avenir de cette nouvelle organisation n’est pas assuré, d’autant  que l’Égypte certes hostile à l’adhésion de l’Éthiopie, s’est ulcérée de voir le siège de l’organisation lui échapper au profit de Riyad. Le retour de l’Arabie sur la mer Rouge ne s’annonce donc pas sous les meilleures auspices, non pas seulement pour des raisons de fond, mais par des maladresses, des erreurs de calcul stratégique de la part du dirigeant saoudien, obnubilé qu’il est par son projet pour son pays, et par le manque de prise en compte de la dimension régionale de ses défis.